Les données issues de l’enquête SMART-SENS nutrition réalisée en janvier 2024 par l’Unicef, en collaboration avec le gouvernement béninois, rappellent l’ampleur du défi, avec des taux de malnutrition aiguë globale encore élevés dans plusieurs départements, notamment l’Alibori (7,9%), l’Atacora (9,0%), le Borgou (8,0%), la Donga (6,6%) et le Zou (4,5%). Ces chiffres reflètent les vulnérabilités persistantes des ménages ruraux et l’accès encore limité à des services sociaux et nutritionnels de qualité.
Face à cette situation, le projet Cascade, déployé depuis 2022, s’est progressivement imposé comme un levier structurant, en renforçant à la fois les politiques publiques et les mécanismes communautaires. À Covè, les échanges ont montré que l’un des apports majeurs du projet réside dans sa capacité à faire travailler ensemble des acteurs qui intervenaient jusque-là de manière isolée.
Une politique communautaire rendue opérationnelle
Pour Épiphane Guédou, responsable suivi-évaluation au sein de l’ONG Autre Vie pour le compte du projet Cascade, la valeur ajoutée du projet dans la collaboration avec les Agents de santé communautaires qualifiés (Ascq) et les relais communautaires est indéniable. Selon lui, la politique communautaire élaborée par l’État visait justement à corriger la fragmentation des interventions en milieu communautaire, mais peinait à être appliquée sur le terrain.
« Avant, chaque acteur travaillait de façon isolée, avec des approches non harmonisées. Même les structures décentralisées de l’État avaient du mal à mettre en œuvre cette politique », explique-t-il. À travers Cascade, le consortium CARE et GAIN a réussi à fédérer l’ensemble des acteurs autour de ce cadre national, en imposant le passage systématique par les ASCQ et les relais communautaires pour toute intervention en communauté, conformément aux orientations de l’État.
Désormais, qu’il s’agisse d’actions de santé, de sécurité alimentaire, de protection sociale ou de plaidoyer, les interventions sont portées par les structures décentralisées de l’État, telles que les directions départementales, les guichets uniques de protection sociale (Gups), l’Agence territoriale du développement agricole (ATDA), et mises en œuvre au niveau communautaire par les relais. Cette approche a permis d’harmoniser les pratiques, de mutualiser les efforts et de redonner toute sa place à la politique communautaire, autrefois cantonnée presque exclusivement au secteur de la santé.
Le portage institutionnel, facteur clé de succès
Dans le cadre du dépistage et de la prise en charge des enfants malnutris, le rôle de la Direction départementale de la santé (DDS) est apparu central. Pour Épiphane Guédou, il était essentiel que cette institution assure le lead de l’activité, car la malnutrition reste avant tout une question de santé publique. « Les enfants dépistés doivent être référés et certifiés par des techniciens habilités. La DDS garantit la qualité des données et la pertinence des orientations vers les structures de soins », souligne-t-il.
Ce portage institutionnel a favorisé une mobilisation multi-acteurs autour d’un mécanisme commun. Les relais communautaires assurent le dépistage de masse, les agents de santé confirment les cas et orientent les enfants, tandis que les ONG et partenaires contribuent à la prise en charge. Cette dynamique a permis de dépister un grand nombre d’enfants en un temps réduit, de prévenir l’aggravation de certains cas et, surtout, de sauver de nombreuses vies.
Un autre facteur de succès réside dans l’optimisation des ressources. Là où, auparavant, chaque ONG menait ses propres campagnes, Cascade a favorisé un cadre partagé, réduisant les duplications et répartissant les responsabilités. Des acteurs disposant de peu de moyens ont pu s’appuyer sur cette synergie, tandis que d’autres ont mobilisé des ressources financières supplémentaires pour soutenir la prise en charge.
Une amélioration tangible de la prise en charge nutritionnelle
Le projet Cascade a également permis de clarifier et de renforcer le mécanisme de prise en charge des enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère (MAS), notamment en lien avec les Centres de nutrition thérapeutique (CNT). Un important travail de sensibilisation autour du protocole national a été mené, afin que chaque acteur comprenne son rôle sur l’ensemble de la chaîne.

L’un des nœuds du problème résidait dans la prise en charge financière au niveau des CNT, théoriquement à la charge des parents. Dans un contexte de pauvreté extrême, de nombreux ménages évitaient les centres ou cachaient leurs enfants malades. Grâce à l’appui de Cascade, ces enfants identifiés et référés ont pu être pris en charge de façon systématique, levant ainsi un frein majeur à l’accès aux soins.
Par ailleurs, le projet a contribué au renforcement des CNT en intrants, notamment grâce à une meilleure coordination avec l’UNICEF. Les lignes budgétaires existantes au niveau des GUPS et des communes, jusque-là peu utilisées faute de compréhension du mécanisme, ont également pu être mobilisées. Cette redéfinition concertée du dispositif ouvre la voie à une institutionnalisation du dépistage, avec l’ambition de réaliser au moins deux campagnes par an.
Vers une prise en charge communautaire durable : DC et FARN
Au-delà des structures de soins, Cascade a mis l’accent sur la prise en charge communautaire, notamment à travers les démonstrateurs communautaires (DC) et les Foyers d’apprentissage et de réhabilitation nutritionnelle (FARN). Ces dispositifs visent à accompagner les enfants dont les cas ne sont pas graves et à prévenir les rechutes après un séjour en CNT.
Les DC jouent un rôle clé dans l’éducation nutritionnelle des mères, à travers des causeries éducatives, des dialogues réflexifs et des démonstrations culinaires utilisant des mets locaux à forte valeur nutritive. Les FARN, quant à eux, permettent de traiter en communauté les enfants souffrant de malnutrition aiguë sans complications, tout en renforçant les capacités des femmes et des ménages. L’objectif à terme est que ces structures puissent assurer une prise en charge complète et durable au niveau local.
Banikoara, une expérience inspirante
La commune de Banikoara illustre parfaitement cette synergie d’action. Sous l’impulsion de la mairie, les ONG intervenant en sécurité alimentaire et nutritionnelle se sont concertées pour mutualiser leurs efforts. Les ASCQ et relais communautaires, recyclés sur le protocole national, ont dépisté près de 24 000 enfants. Les cas graves ont été référés vers les CNA puis les CNT, avec l’appui de la zone sanitaire.
Des ONG comme Première Urgence Internationale se sont engagées à prendre en charge gratuitement les enfants MAS graves, tandis que d’autres acteurs ont soutenu les DC et les FARN pour la prévention et la prise en charge communautaire. Le GUPS a assuré le lead dans l’organisation de ces activités, en orientant les interventions sur la base des données partagées par la zone sanitaire.
Cette expérience, qualifiée d’« école » par les acteurs, démontre qu’une coordination efficace entre communes, services déconcentrés, ONG et communautés peut transformer la lutte contre la malnutrition. À Covè, l’atelier s’est achevé sur la conviction que cette approche intégrée et multisectorielle, portée par le projet Cascade, constitue une voie crédible pour réduire durablement la malnutrition infantile au Bénin et sauver des vies.
