Bénédicta Aloakinnou : « À une petite Amazone : ces lettres peuvent aussi devenir une boussole [de prise] de conscience »

« A une petite Amazone, les 22 lettres de l’alphabet féminin qu’on ne m’a jamais lues est un livre de lettres féministes adressées aux filles et adolescentes à qui l’on a trop souvent appris à se taire, à douter et à se conformer. »

Benedicta Kpenassou Marie-Thérèse Aloakinnou, militante féministe

Ce résumé de l’épistolat de la femme engagée, juriste et militante féministe, Benedicta Kpenassou Marie-Thérèse Aloakinnou, annonce un changement de paradigme pour façonner une nouvelle génération de filles et de garçons épris de « confiance, de liberté, d’amour et de découverte de soi ; avec des mots simples, vrais et réparateurs. » Interview.

Miodjou : Votre livre s’adresse directement à la jeune fille, mais aussi aux garçons et aux hommes. Pourquoi avez-vous choisi d’inclure cette audience masculine, et quel message souhaitez-vous leur transmettre à travers ces 22 lettres ?

Benedicta Kpenassou Marie-Thérèse Aloakinnou : Le livre « À une petite Amazone, les 22 lettres de l’alphabet féminin qu’on ne m’a jamais lues » s’adresse d’abord aux filles. Il a été écrit pour elles, afin de leur transmettre des mots, des lettres et toutes ces choses que beaucoup d’entre nous n’ont jamais, ou très peu, reçues en grandissant.

Cependant, au fil des lectures et des retours des lecteurs, il est apparu que certains garçons et hommes s’y reconnaissent également. Ce constat me semble intéressant, même si ce n’était pas l’audience initialement visée. En y regardant de plus près, ces lettres peuvent aussi devenir pour eux une sorte de boussole, une boussole [de prise] de conscience. Elles peuvent leur permettre de mieux comprendre les réalités vécues par les filles, notamment dans une société où ils se trouvent souvent dans une position privilégiée au sein du patriarcat et d’autres systèmes de domination.

La lecture peut aussi les amener à réfléchir à plusieurs notions importantes, notamment celle du consentement dans les relations humaines : comprendre pourquoi il est essentiel de respecter les limites de l’autre. Elle peut également les inviter à questionner leur propre rôle dans la construction d’une société plus juste et plus respectueuse.

Je ne dirais donc pas que j’ai volontairement choisi d’inclure cette audience masculine. Ce n’était pas fait à dessein. Mais, progressivement, cette dimension s’est imposée d’elle-même. D’une certaine manière, le livre a aussi choisi de s’adresser à eux, tout en gardant son audience première : les filles et les femmes.

Dans « À une petite Amazone », vous abordez l’éducation des filles et des garçons d’une manière différente de ce qui est généralement enseigné. Quels principes essentiels une société égalitaire devrait-elle transmettre dès le plus jeune âge ?

Effectivement, dans ce livre, j’aborde la question de l’éducation des filles et des garçons d’une manière différente de ce qui est habituellement transmis dans la société. C’est même l’un des objectifs du livre : proposer un autre regard.

Pour moi, une société juste et égalitaire commence par la manière dont nous percevons les filles et les garçons, et par le fait de leur accorder les mêmes droits et les mêmes opportunités dès le départ, notamment à travers l’éducation.

[…] construire une société réellement égalitaire.

Cette éducation devrait reposer sur des principes simples, mais fondamentaux. Le premier est d’apprendre aux enfants à dire non. Et surtout d’apprendre aux garçons à respecter le non des filles, sans l’interpréter comme un oui déguisé. Un non est un non, et cette limite doit être comprise et respectée.

Il est également essentiel d’apprendre à poser des limites. Savoir poser des limites est une compétence fondamentale pour se construire. Un autre principe important est celui du consentement. Les enfants doivent comprendre très tôt que leur corps mérite respect, et que rien ne doit leur être imposé. À cela, s’ajoutent la confiance en soi et la connaissance de soi. Beaucoup d’inégalités naissent du fait que l’on apprend aux filles à douter d’elles-mêmes, à se taire, à se conformer à certains rôles : être douces, être belles, rester discrètes.

Il est donc essentiel d’affirmer aussi le principe de l’autonomie du corps : comprendre que chacun possède un droit fondamental sur son propre corps et que, pour les filles, ce corps leur appartient pleinement, contrairement à ce que la société laisse souvent entendre. Ces principes me semblent essentiels pour construire une société réellement égalitaire.

Votre livre se présente comme un plaidoyer féministe, mais aussi comme une réponse à un système qui fragilise les filles et néglige les garçons. Comment percevez-vous l’évolution de ce système aujourd’hui ?

Je pense que nous le savons tous, même si nous ne le disons pas toujours clairement : nous vivons dans un système qui a longtemps assigné des rôles très rigides aux filles et aux garçons. Les filles doivent être discrètes, ne pas trop rêver, attendre le mariage, se fixer beaucoup de limites. Les garçons, quant à eux, doivent être forts, travailleurs, responsables. En réalité, ce système fragilise tout le monde, mais il fragilise encore davantage les filles. Dans notre contexte africain, et notamment béninois, ces normes restent très présentes. On attend des filles qu’elles incarnent la douceur et la vulnérabilité, tandis que les garçons doivent incarner la force et l’autorité. Ces représentations continuent d’être véhiculées dans de nombreuses cultures.

Bien sûr, les choses évoluent. Des étapes ont été franchies. Mais beaucoup restent encore à franchir. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour questionner ces normes. C’est aussi ce que j’ai voulu faire avec « À une petite Amazone » : poser des questions, proposer d’autres repères et ouvrir des pistes. Le changement véritable commence d’abord à l’intérieur des individus : dans la confiance que les filles peuvent développer en elles-mêmes, dans leur capacité à rêver et à se projeter. Avant d’être culturel ou social, le changement est d’abord intérieur. Lorsqu’on apprend à dépasser ses propres limites et à déconstruire les préjugés qui nous freinent, la pression sociale perd une grande partie de son pouvoir.

Ensuite viennent d’autres niveaux d’action : l’éducation à l’école, ce qui se transmet dans les familles, les récits que nous racontons, les livres que nous lisons, les messages relayés par les médias. Les politiques publiques ont également un rôle essentiel à jouer, en garantissant réellement les droits et la sécurité des filles. Les récits que nous transmettons sont particulièrement importants. À travers les histoires, les livres et les exemples que nous partageons, nous pouvons participer à ce processus de transformation. C’est aussi ce que j’ai cherché à faire dans ce livre.

Vous mentionnez l’importance de la connaissance de soi, de l’autonomie et du respect du corps. Comment la littérature peut-elle jouer un rôle crucial dans la transmission de ces valeurs aux jeunes générations, particulièrement dans des sociétés où le tabou autour du corps et des droits des femmes reste très présent?

La littérature a toujours joué un rôle essentiel dans la transmission des valeurs, non seulement auprès des jeunes générations, mais auprès de toutes les générations. Que ce soit dans nos sociétés, où le tabou autour du corps et des droits reste encore très présent, ou ailleurs, elle a toujours constitué une véritable arme.

Je pense que beaucoup d’entre nous se souviennent des livres qui ont marqué leur parcours scolaire et personnel. Nous avons lu « Sous l’orage » de Seydou Badian, « La secrétaire particulière » de Jean Pliya. Chaque année, certains livres sont inscrits au programme dès l’école, tandis que d’autres se découvrent au fil de notre parcours. Et à travers chacun d’eux, nous apprenons, nous découvrons et nous transmettons des valeurs.

La littérature possède ce pouvoir immense : celui de nommer les choses, y compris celles dont on ne parle pas. Dans de nombreuses sociétés, ce qui reste souvent tu concerne précisément le corps, les droits et l’autonomie des filles. Ces sujets demeurent tabous, et un livre peut parfois ouvrir une conversation que l’on n’ose pas engager autrement.

Un livre peut aussi permettre aux filles d’accéder à ces réflexions sans se mettre en danger, sans forcément devoir confronter immédiatement des personnes qui restent fermées ou prisonnières de certains schémas. À travers la lecture, elles peuvent découvrir des mots, des idées, des valeurs qui les aident à opérer un changement intérieur.

Lorsqu’une jeune fille lit une phrase qui met des mots sur ce qu’elle ressent, elle comprend qu’elle n’est pas seule. Et cela peut être profondément libérateur. Les livres peuvent également servir de pont entre les générations : entre une mère et sa fille, un père et son enfant, un enseignant et ses élèves. On peut lire ensemble et discuter de ces questions, mais on peut aussi lire seul et entreprendre son propre voyage intérieur à travers la lecture, pour découvrir des idées, des valeurs et des perspectives nouvelles.

Écrire ce livre sous forme d’épistolat semble être une manière intime et personnelle de s’adresser aux jeunes filles. Pourquoi avoir choisi cette forme particulière et quel effet espérez-vous produire sur vos lecteurs ?

La réponse se trouve en partie à la page 79 du livre, où j’explique qu’arriver à la dernière page signifie aussi avoir la possibilité d’écrire sa propre lettre, d’écrire sa propre histoire. J’ai choisi la forme de la lettre parce qu’elle me semblait être le format le plus direct, le plus proche et le plus intime pour transmettre ces messages. Elle me permettait à la fois de parler personnellement, mais aussi de m’adresser directement à la petite Amazone, de lui transmettre les mots et les réflexions que j’avais envie de partager.

À une petite Amazone n’est pas seulement un livre que l’on lit, c’est un parcours.

Une lettre donne souvent l’impression que quelqu’un s’adresse directement à vous. Et c’est exactement le sentiment que je voulais transmettre : que la petite amazone, la petite sœur, la lectrice, celle qui découvre ces pages, sente qu’il y a quelqu’un qui lui parle, quelqu’un qui lui accorde de l’attention. Je voulais que chaque lectrice ressente que ces mots ne sont pas simplement des phrases dans un livre, ni un discours abstrait sur les filles, ni une série de conseils moralisateurs. Au contraire, je voulais que ce soit une conversation. Une conversation avec une fille, une petite Amazone, une grande Amazone, celle que nous avons toutes été un jour, celle que nous sommes aujourd’hui, ou peut-être celle que nous deviendrons demain.

Les lettres permettent justement cette forme de magie : transmettre des idées avec douceur, mais aussi avec énergie, comme si l’on parlait entre nous. Il y a également une autre dimension dans ce choix : celui de proposer de petites lettres. Ce format est volontaire. D’abord parce qu’à la fin du livre, après la vingt-deuxième lettre, chacun est invité à écrire les siennes. L’alphabet français compte 26 lettres, et ces lettres manquantes symbolisent aussi tous les silences, tous les non-dits, toutes ces choses que l’on ne nous apprend pas toujours : comment guérir, comment avancer, comment s’aimer ou grandir librement. Les 22 lettres ouvrent donc un espace pour que chacune puisse écrire les autres, sans peur et sans silence.

Enfin, ce choix de lettres courtes répond aussi à une réalité : aujourd’hui, nous lisons moins et nous avons souvent du mal avec les textes trop longs. Ces petites lettres permettent d’entrer plus facilement dans la lecture, de se dire : « ce n’est pas beaucoup, je peux lire ». Mais À une petite Amazone n’est pas seulement un livre que l’on lit, c’est un parcours. À la fin de chaque lettre, il y a de petits rituels et des « questions douces ». Ces questions invitent à réfléchir, à se regarder autrement, à apprendre à se faire confiance. L’idée est que chaque lectrice puisse avancer étape par étape, au fil des lettres, jusqu’à refermer le livre avec davantage de force intérieure, d’amour pour elle-même et de confiance. Et pouvoir se dire : maintenant, je suis prête à conquérir le monde.

Où et à quel prix pourra-t-on trouver votre livre, et sera-t-il accessible aux zones moins privilégiées ?

Absolument. Le livre sera rendu accessible partout. Un important travail est déjà en cours afin qu’il soit disponible aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, y compris dans des zones moins accessibles. Il sera également disponible en ligne. Une tournée nationale à la rencontre des jeunes filles béninoises sur l’ensemble du territoire est prévu pour les sensibiliser sur les différents aspects qu’aborde le livre.

Pour l’instant, il est déjà en vente dans plusieurs librairies à Cotonou, à l’instar de la librairie Le Rocher, Savoir d’Afrique et Notre Dame au prix de 8 000 francs.

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