Miodjou : Quelles sont les raisons de votre engagement dans la lutte contre le paludisme ?
Dr Corine Ngufor : Le paludisme est l’une des rares maladies à la fois évitables et traitables, mais il continue pourtant de faire des centaines de milliers de victimes chaque année, principalement des enfants de moins de cinq ans en Afrique. Ayant grandi en Afrique et travaillé au Bénin depuis treize ans, j’ai pu constater de près les conséquences dévastatrices du paludisme sur les enfants, les familles et les communautés.
Cette réalité a profondément renforcé mon engagement. Je suis convaincue que la recherche scientifique peut transformer cette situation en développant des stratégies de prévention toujours plus efficaces. Mais le paludisme est une maladie en constante évolution : les moustiques développent des résistances aux insecticides, les parasites peuvent devenir résistants aux traitements et de nouveaux défis apparaissent régulièrement. Pour garder une longueur d’avance, nous devons investir durablement dans la recherche et l’innovation, en particulier dans une recherche menée localement, au plus près des réalités des pays les plus touchés.
Ce qui me motive chaque jour, c’est de produire les données scientifiques qui permettent d’orienter les politiques de santé publique, d’accélérer l’adoption d’innovations efficaces et, à terme, de sauver des vies.
D’après vous, quelles sont les vision et objectifs qui sous-tendent de la campagne Zéro Palu F.C ?
La campagne Zéro Palu F.C. repose sur une idée simple mais puissante : faire de la lutte contre le paludisme une responsabilité collective. En s’appuyant sur le pouvoir fédérateur du football, elle mobilise les citoyens, les décideurs, les partenaires et les communautés autour d’un même objectif : mettre fin au paludisme. Comme dans une équipe de football, chacun a un rôle essentiel à jouer et seule une mobilisation collective nous permettra de remporter ce match.
Le football suscite des émotions, rassemble les peuples et inspire l’action.
J’ai l’honneur d’y représenter les « Défenseurs », un rôle qui illustre la contribution de la recherche scientifique à la lutte contre le paludisme. À travers nos travaux, nous développons et évaluons des stratégies innovantes de prévention et produisons les données scientifiques qui permettent d’améliorer les politiques de santé publique et d’accélérer l’adoption de nouvelles interventions. Comme un défenseur sur un terrain de football, notre rôle est d’anticiper les menaces, de faire face à l’évolution constante du paludisme et de protéger les populations grâce à l’innovation et à des décisions fondées sur des preuves scientifiques.
Pourquoi la Coupe du Monde de la FIFA a été une opportunité pour sensibiliser des millions de personnes à la lutte contre le paludisme ?
La Coupe du Monde de la FIFA est l’un des événements les plus suivis au monde. Elle rassemble des milliards de téléspectateurs de tous âges, de toutes cultures et de tous horizons. C’est donc une plateforme exceptionnelle pour porter un message de santé publique à une échelle sans précédent.
Associer la lutte contre le paludisme à un événement aussi populaire permet de toucher bien au-delà des acteurs du secteur de la santé, en mobilisant les familles, les jeunes, les dirigeants, le secteur privé et les communautés. Le football suscite des émotions, rassemble les peuples et inspire l’action. Utiliser cette passion universelle pour promouvoir la prévention du paludisme est une manière innovante de sensibiliser le public, de renforcer l’engagement collectif et de rappeler que l’élimination du paludisme est un objectif que nous pouvons atteindre si nous jouons tous dans la même équipe.
Au-delà du football, comment impliquer le sport général pour endiguer progressivement ce fléau dévastateur ?
Le sport, sous toutes ses formes, est un formidable levier de sensibilisation et de mobilisation sociale. Au-delà du football, toutes les disciplines sportives peuvent contribuer à faire passer des messages de prévention et à encourager l’adoption de comportements favorables à la santé. Les athlètes sont des modèles pour la jeunesse et bénéficient d’une grande crédibilité auprès du public ; leur engagement peut avoir un impact considérable.
Les fédérations sportives, les clubs, les écoles et les organisateurs de compétitions peuvent intégrer des messages de prévention dans leurs activités, promouvoir l’utilisation des moustiquaires imprégnées, encourager l’assainissement de l’environnement et soutenir des campagnes communautaires. Le sport possède un langage universel qui rassemble les individus au-delà des frontières et des cultures. En mettant cette force au service de la lutte contre le paludisme, nous pouvons sensibiliser davantage de personnes et faire de la prévention un véritable mouvement collectif.
Quelles sont les avancées scientifiques qui rapprochent le monde de l’élimination du paludisme ?
Les progrès scientifiques réalisés ces dernières années sont considérables et nous rapprochent plus que jamais de l’objectif d’élimination du paludisme. Nous disposons aujourd’hui de vaccins antipaludiques, de moustiquaires de nouvelle génération plus efficaces contre les moustiques résistants aux insecticides, de répulsifs spatiaux, de nouvelles approches pour le traitement des gîtes larvaires, notamment à l’aide de drones, d’outils de surveillance plus performants ainsi que de traitements toujours plus efficaces.
L’objectif d’éliminer le paludisme d’ici 2030 est extrêmement ambitieux.
D’autres innovations prometteuses, comme les approches de modification génétique des moustiques et l’utilisation de l’intelligence artificielle pour améliorer la surveillance et cibler les interventions, ouvrent également de nouvelles perspectives. Toutefois, leur impact dépendra de notre capacité à les évaluer rigoureusement, à les intégrer efficacement dans les programmes nationaux et à garantir un accès équitable aux populations qui en ont le plus besoin.
L’élimination du paludisme est prévue à l’échéance 2030. Est-ce atteignable ? Sinon, quels sont les principaux défis qui persistent et les actions nécessaires pour accélérer les progrès ?
L’objectif d’éliminer le paludisme d’ici 2030 est extrêmement ambitieux. Bien que plusieurs pays aient déjà démontré que l’élimination est possible, il est peu probable que cet objectif soit atteint à l’échelle mondiale dans les délais prévus. Ces dernières années, les progrès ont ralenti sous l’effet de nombreux défis, notamment la résistance croissante des moustiques aux insecticides et des parasites aux médicaments, les insuffisances de financement, les conflits, les crises humanitaires, les effets du changement climatique et la fragilité de certains systèmes de santé.
Cela ne signifie pas que nous devons renoncer à cette ambition. Au contraire, l’objectif de 2030 doit rester un puissant moteur pour accélérer l’action. Nous devons investir davantage dans la recherche et l’innovation, renforcer les capacités scientifiques et institutionnelles des pays les plus touchés, améliorer la mise en œuvre des interventions existantes et intégrer rapidement les nouvelles technologies fondées sur des preuves scientifiques. Enfin, un engagement politique fort, des financements durables et une mobilisation continue des communautés seront essentiels pour remettre le monde sur la voie de l’élimination du paludisme.
De façon précise, quel est le rôle que chacun gouvernement, scientifique, professionnel de santé, médias, partenaires, communautés et citoyens peut jouer pour parvenir à un monde sans paludisme ?
L’élimination du paludisme est une responsabilité partagée.
- Les gouvernements doivent assurer un leadership fort, financer les programmes nationaux et garantir l’accès aux interventions.
- Les scientifiques doivent continuer à développer des solutions innovantes et produire des données fiables pour orienter les décisions.
- Les professionnels de santé assurent le diagnostic précoce, le traitement rapide et l’éducation des populations.
- Les médias jouent un rôle essentiel dans la sensibilisation, la lutte contre la désinformation et le maintien du paludisme parmi les priorités nationales.
- Les partenaires techniques et financiers doivent maintenir leurs investissements et soutenir l’innovation ainsi que le renforcement des capacités locales.
- Les communautés sont au cœur de la réussite des interventions, en adoptant les mesures de prévention et en participant activement aux programmes.
- Chaque citoyen peut contribuer en utilisant correctement les moustiquaires imprégnées, en consultant rapidement en cas de fièvre, en éliminant les gîtes larvaires autour de son domicile et en relayant les messages de prévention.
L’élimination du paludisme ne dépend pas d’un seul acteur. C’est un objectif qui exige une mobilisation de toute la société. Comme le rappelle la campagne Zéro Palu F.C., nous faisons tous partie de la même équipe, et chacun peut contribuer à remporter ce match contre le paludisme.
Entomologiste médicale et spécialiste de la lutte contre le paludisme, Dr Corine Ngufor est Professeur (Associe) au Liverpool School of Tropical Medicine (Royaume-Uni) et Directrice Exécutive de l’African Institute for Research in Infectious Diseases (AIRID) au Bénin. Elle a obtenu un Master puis un doctorat en maladies infectieuses à la London School of Hygiene & Tropical Medicine (Royaume-Uni). Depuis treize ans, elle travaille au Bénin, où je mène des recherches et contribue au renforcement des capacités scientifiques et institutionnelles pour la lutte contre le paludisme.
Dr Corine Ngufor est également co-présidente du Vector Control Working Group du Partenariat RBM pour en finir avec le paludisme et membre du Malaria Policy Advisory Group (MPAG) de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), où elle contribue à l’élaboration des politiques mondiales de prévention et de lutte contre le paludisme.
Depuis plus de quinze ans, ses recherches sont consacrées au développement, à l’évaluation et à la mise en œuvre de stratégies innovantes de prévention du paludisme, notamment les interventions de lutte antivectorielle, la chimioprévention et les vaccins antipaludiques. Son travail vise à produire les données scientifiques qui permettent aux pays d’adopter des interventions plus efficaces afin de protéger les populations les plus vulnérables et d’accélérer les progrès vers l’élimination du paludisme.
